La dameuse damnée

Voila l’histoire très partielle d’une dameuse, vous savez, ces machines à damer la neige sur les pistes des skis alpins ou les boucles de skis de fond. Damer signifiant tasser le sol ou dans notre contexte, la neige. Dans une autre vie, plus joueuse, cela signifie alors doubler un pion pour le transformer en reine. Je vous laisse en exercice le soin de trouver le jeu en question…

Alors que les dameuses dans les stations des Alpes et des Pyrénées sont toutes bichonnées et remises en état pour ce début de saison d’hiver où elles ont déjà commencé à nous éclairer les sommets et les faces enneigées le soir et la nuit, celle-ci semble bien à l’arrêt sur son tapis de cailloux.

C’est un brin normal, car bien que la photographie date du 18 novembre, il faut la replacer dans son contexte géographique. Les montagnes à l’arrière ne sont pas de chez nous mais du massif du Cordón del Plata en Argentine. C’est une des deux chaînes de montagne coincé entre Mendoza et l’Aconcagua (pour simplifier) faisant partie de la Cordillère Frontale. Elle culmine tout de même à 5968m avec le magnifique cerro el Plata.

Un calcul très rapide montre que la mi novembre la bas correspondant à la mi mai ici…

Mais les histoires ne sont jamais si simple ! Voici ainsi deux images de cette même dameuse. La première à gauche a été prise le 9 août 2014 soit l’équivalent chez nous de la mi février. Pas grand chose ne la distingue de celle de droite prise ce 18 novembre. Certes, la voiture à droite n’était point là 3 ans avant mais à dire vrai, il y en avait une autre. Ce point étant cependant insignifiant, il passera à la trappe par la suite !

On pourrait se dire que le manque de neige n’est pas important car nous serions au final en fond de vallée. En réalité non. Nous sommes à l’altitude de 2950m au pied de l’ancienne station de skis de Vallecitos. Le manque de précipitation,  le manque de neige a entraîné la fermeture de celle-ci en 2007, il y a tout juste 10 ans.

Ainsi, sauf le bout de tube d’écoulement en béton traînant dessous en 2014, rien n’a changé, rien n’a bougé. Les cailloux et les chenilles sont à la même position. La nature reprends petit à petit ses droits dans cet lieu assez hostile avec quelques touffes d’herbes et de fleurs prenant de l’ampleur au fil des saisons…

Ainsi, à Vallecitos, le temps s’est figé en 2007 !

Un peu triste comme fin ne trouvez-vous pas pour cette histoire ? Il nous faut donc inventer un épilogue plus chaleureux. Par chance, celui-ci est sous nos yeux depuis 2014, depuis notre première rencontre avec la chenillette rouge. Au feutre à peinture blanche, celle-ci garde une trace de son origine. Une trace que le temps, la pluie, la neige, le vent et les tempêtes n’ont pas effacé de toutes ces années, une trace assez incroyable dans cette station perdue des Andes.

Ainsi, ce tracteur PistenBully 145D de la marque allemande Kässbohrer ayant une filiale à Tours-en-Savoie est parti de France depuis Domène, une des petites communes faisant partie de la métropole de Grenoble-Alpes, commune située au pied de la montée à la station de Chamrousse. Il aurait été amusant que cette machine ait servi lors des jeux olympiques de Grenoble en 1968. Beaucoup trop simple ! En effet, en 2015, PistenBully a fêté ses 45 ans avec les premières machines en Allemagne en 1971 (si j’ai bien compris) et la première livraison à l’étranger en 1972 pour les jeux d’hiver de Sapporo au Japon. Pour 68, c’est manifestement raté.

Alors c’est finit, snif snif…

Point encore. Il reste encore une piste à explorer. L’expéditeur : M. INDUSTRIES SA. Cela ne vous dis certainement rien mais je suis presque sur que le M. est là pour Montaz. L’expéditeur serait donc Montaz Industries (actuellement Montaz Équipement spécialisé dans les CATEX), la société de deux fils Montaz après que ceux-ci ait été évincé de Montaz Mautino (basé à Fontaine puis à Meylan et aujourd’hui à Saint-Martin-le-Vinoux) après la retraite du père fondateur. Toute petite piste me direz-vous mais c’est sans savoir que j’ai fait mon stage de 3 mois de Maîtrise (actuellement Master 1) de Paris VI dans cette entreprise en 1990. Il est probable que j’ai loupé de peu de croiser ce Ratrac ici même dans la vallée du Grésivaudan il y a presque 30 ans !

Épilogue

Avouez qu’elle est bien classe cette dameuse avec son aile d’avion sur le dos ! On pourrait presque croire qu’elle va décoller et survoler les Andes comme les grands condors qui nichent pas loin sur les sommets alentours. Voler au dessus du Plata, voler au delà et vers l’infini… Au contraire d’Icare, elle ne se brûlera pas les ailes et ne sera pas condamnée à tomber à terre car dans ce joyau de Vallecitos, point besoin de héros transgressifs. Elle sera peut-être la dernière de sa génération, belle et étincelante, loin de ses cousines Européennes depuis longtemps rongées par la rouille.

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